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Automne 2009

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Québec, terre des ormes

L’hécatombe des ormes d’Amérique connaît une exception : Québec. Sur le campus et à travers la ville, l’espèce reste sous haute surveillance.

Par Serge Beaucher

Dans tout l’est de l’Amérique du Nord, c’est la désolation! Depuis le milieu du XXe siècle, des dizaines de millions d’ormes sont tombés sous les assauts successifs de… deux insectes et deux champignons. Pas moins de 90 % de ces grands arbres en forme de parasol qui embellissaient paysages urbains et ruraux auraient péri. Montréal, entre autres, a perdu la presque totalité de ses 35 000 ormes.

Mais sur le campus de l’Université Laval, et partout à Québec, les ormes vivent ! Ils forment toujours de beaux alignements comme celui de l’allée piétonne qui passe derrière le pavillon Charles-De Konninck. Ils ornent encore les rues et les parcs des vieux quartiers de la ville et se dressent sur des milliers de terrains privés. Plus de 21 000 arbres en tout, sans compter ceux qui poussent incognito dans les boisés. La plupart sont en bonne santé. Il leur arrive même, dans leurs bruissements de feuillage, de chuchoter des mots d’avenir.

Miracle? Mystère? Plutôt le résultat d’une action déterminée de l’Université et de la municipalité qui, depuis longtemps, ont mis des efforts et des connaissances en commun pour lutter contre l’affligeante maladie hollandaise de l’orme. Contrairement à ce qui s’est fait presque partout ailleurs, on n’a jamais baissé les bras à Québec. Même si l’ennemi s’est aguerri et si les armes de combat se sont raréfiées, sur le campus aussi bien que dans le reste de la ville, on continue de s’occuper activement des ormes. Et dans les laboratoires de l’Université, on explore des avenues susceptibles d’alimenter un optimisme modéré pour le futur de l’espèce.

Des gaz allemands?
Toute cette histoire d’horreur avec les ormes a commencé en Europe, au sortir de la Première Guerre mondiale, raconte Louis Bernier, professeur au Département des sciences du bois et de la forêt. «Des arbres mouraient en grand nombre aux Pays-Bas, en France et en Belgique, ce qu’on attribuait à des gaz toxiques épandus par les Allemands pendant la guerre… jusqu’à ce qu’une équipe de phytopathologistes hollandaises –toutes des femmes– démontre que la maladie était attribuable à un champignon microscopique (Ophiostoma ulmi) transporté par un insecte coléoptère, le scolyte.»

L’insecte creuse des galeries sous l’écorce d’un orme afin de s’y reproduire et, lorsqu’il en ressort pour aller se nourrir sur un autre arbre le printemps suivant, il transporte, collées sur sa carapace, les spores du champignon dont le premier arbre était infesté. En se multipliant dans le second arbre, le champignon provoque un blocage progressif des vaisseaux conducteurs de sève, ce qui amène un flétrissement des parties affectées, puis de tout l’orme qui finit par en mourir.

Sur le continent américain, un cousin du scolyte européen se nourrit et se reproduit sur les ormes depuis la nuit des temps, poursuit Guy Bussières, responsable de travaux pratiques et de recherche au Département des sciences du bois et de la forêt. «Mais cet insecte indigène n’avait jamais causé de dommage à son hôte, car le champignon incriminé n’existait pas de ce côté-ci de l’Atlantique, du moins jusque dans les années 1930.» À cette époque, le parasite microscopique aurait traversé l’océan, bien niché au creux de pièces de bois : billes destinées au déroulage et bois d’arrimage.
 
La rencontre entre le champignon européen et le scolyte indigène ne tardera guère. Au Québec, c’est en 1944 que la maladie est d’abord détectée, à Saint-Ours dans la vallée du Richelieu. Trois ans plus tard, on observe déjà des ormes morts à Québec et, à la fin des années 1970, on doit en abattre une vingtaine sur la colline parlementaire.

Québec s’organise
Pendant que Montréal renonce à livrer bataille après quelques essais infructueux de pulvérisation d’insecticide, Québec s’organise. Dès 1981, la Ville met en place un programme de lutte contre la maladie hollandaise : inventaire des arbres malades, pulvérisation d’insecticide, application de fongicides sur les sujets de grande valeur, élagage des branches atteintes, abattage des arbres morts ou trop touchés et enfouissement ou brûlage des résidus pour détruire les insectes. Dix ans après le lancement de son programme, pour affirmer sa volonté de protéger l’espèce, la capitale adopte l’orme d’Amérique comme emblème arborescent.

Sur le campus, Louis Parrot, professeur à la Faculté de foresterie (aujourd’hui retraité), mène son propre programme, faisant lui-même une partie des interventions. Et avec un collègue du gouvernement fédéral, il agit à titre d’expert bénévole pour la Ville. «Nous leur montrions entre autres comment procéder pour les pulvérisations et les applications», se rappelle-t-il. De plus, avec le technicien forestier Denis Verge (également retraité de la Faculté de foresterie), M. Parrot installe des pièges à scolytes sur les terrains de l’Université. «D’année en année, dit-il, le nombre d’insectes diminuait, ce qui démontrait l’efficacité de nos traitements.»

Mauvaise nouvelle
Alors, qu’est-ce qui avait rendu les traitements aux insecticides inefficaces, à Montréal? Après l’introduction en Amérique du champignon responsable de la maladie, l’insecte européen avait lui aussi fait son entrée sur le continent. Or, contrairement au scolyte indigène qui niche à la base de l’arbre et peut donc être contrôlé par insecticide, le cousin européen occupe toute la hauteur de l’orme, ce qui rend les pulvérisations impraticables. Il a aussi une plus grande capacité à propager la maladie et, plus agressif, il réussit à déloger l’insecte indigène là où il passe, ce qu’il a fait très tôt dans la métropole.

À Québec, on se croyait à l’abri de pareille invasion à cause des hivers plus rigoureux. À tort, comme l’a montré le réseau de pièges à scolytes européens mis en place par la Ville en 2005. Installés aujourd’hui dans 43 stations différentes et relevés par des étudiants de l’Université, sous la supervision de Guy Bussières, les pièges ont révélé que l’insecte était abondant dans plusieurs points chauds –là où l’on trouve le plus d’ormes.
 
Inefficace contre le scolyte européen, l’insecticide s’est aussi avéré toxique pour les humains et a cessé d’être homologué au Canada. Quant au fongicide, il a également été mis de côté : à cause de son coût élevé et de son efficacité toute relative, mais surtout parce qu’il provoquait de la nécrose à la base des arbres.

«La seule arme qu’il nous reste, c’est le dépistage rapide, l’abattage et la destruction du bois infecté pour maintenir la population de scolyte au plus bas niveau», indique Jacques Grantham, de la Ville de Québec. En faisant un inventaire de tous les ormes de son territoire et en suivant de près la maladie grâce, une fois de plus, aux stagiaires de l’Université Laval et aux analyses du Département des sciences du bois et de la forêt, la Ville a tout de même réussi à maintenir en deçà de 3% la mortalité de ses ormes, ce qui est considéré comme une réussite. La même recette est appliquée avec les mêmes bons résultats pour les quelque 800 ormes du campus.

Un autre ennemi
Ce succès apparaît d’autant plus remarquable que, depuis l’arrivée du scolyte européen, il fallait aussi se battre contre un autre nouvel ennemi: un deuxième champignon, proche parent du premier, mais encore plus virulent et issu de deux souches, l’une eurasienne, l’autre américaine. Baptisé Ophiostoma novo ulmi, ce deuxième champignon a, lui aussi, tôt fait de déloger son prédécesseur. Au point où il est aujourd’hui très difficile de trouver le premier, selon Louis Bernier, un des rares spécialistes de ce parasite au Canada.

Depuis une dizaine d’années, le chercheur travaille sur ce nouveau champignon en fouillant dans ses molécules et dans son génome pour trouver ce qui le rend si virulent et ce qui lui procure tant de succès à coloniser les ormes. Par différents croisements et manipulations génétiques, l’équipe de Louis Bernier tente aussi d’induire au champignon des mutations qui permettraient de produire des nouvelles souches au pouvoir pathogène altéré. Les chercheurs du Département ont pratiquement terminé le séquençage de l’ensemble du génome d’Ophiostoma novo ulmi. Ils ont aussi identifié une centaine de gènes de l’orme d’Amérique, une avancée importante par rapport à la dizaine de gènes connus jusque-là.

Les recherches de Louis Bernier et de ses collègues permettront peut-être un jour la production d’un nouveau fongicide ciblant certains facteurs précis qui rendent pathogène le champignon. Et elles vont aider ceux qui travaillent en amélioration génétique à mettre au point des arbres résistants à la maladie hollandaise. Car c’est de ce côté qu’on table pour sauver les ormes d’Amérique du Nord.

Déjà, plusieurs variétés sont offertes dans les pépinières, notamment sous les noms d’Accolade (un hybride orme d’Amérique – espèce asiatique) et American Liberty (un clone issu d’une sélection d’ormes sains, réalisé dans une université du New Hampshire). L’an dernier, pour son 400e anniversaire, la Ville a distribué 400 Accolades aux citoyens et, voilà quelques années, elle en avait planté toute une série sur le boulevard René-Lévesque et sur la rue Cartier. Même Louis Bernier a dû les examiner à deux reprises pour percevoir la différence entre ces cultivars et l’essence originale.

Pour l’avenir de l’orme, Guy Bussières fonde beaucoup d’espoir sur ces arbres résistants, mais aussi sur un nouveau produit –un champignon– pas encore homologué au Canada. Injecté dans l’arbre, ce champignon peu virulent induirait une réaction de défense chez l’hôte.

Louis Bernier, lui, est convaincu qu’une bonne partie de la solution d’avenir se trouve déjà dans les champs et dans les rues: «Il s’agirait d’entreprendre un dépistage systématique d’ormes restés sains dans les milieux les plus touchés, de vérifier en laboratoire lesquels possèdent des gènes de résistance et de travailler à partir de ce matériel sur un programme d’amélioration génétique qui permettrait de réimplanter l’espèce un peu partout.»

En attendant, Guy Bussières et Jacques Grantham jurent que tous les efforts continueront d’être faits, autant sur le campus que dans la ville, pour protéger les ormes. Un patrimoine naturel qui semble ici dans son dernier refuge.

***
L'ARBRE IDÉAL
L’orme d’Amérique convient vraiment bien aux villes, selon Guy Bussières du Département des sciences du bois et de la forêt. «Bien adapté aux conditions urbaines, il endure le compactage du sol, supporte les tailles racinaires, n’a pas peur du froid, résiste bien aux sels de déglaçage et, grâce à sa forme élancée et à sa cime élevée, il dégage bien les édifices.» Sans parler de sa grande beauté! Bref, l’arbre parfait… à ce petit détail près qui s’appelle maladie hollandaise de l’orme !

 
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